C'est en 2002 qu'Interpol se lance véritablement dans l'arène avec son super premier album, « Turn On the Bright Light ». Le groupe est issu du mouvement Rock Indépendant qui a prospéré à New York au début des années 2000, et qui vient notamment de donner naissance à The Strokes un an plus tôt (quelle naissance mémorable !)... À l'époque, ces avènements successifs ont par ailleurs eu l'immense mérite de redynamiser une scène musicale qui en avait bien besoin, et de remettre en lumière un style qui se fait, malheureusement, de plus en plus rare de nos jours...
Et justement, quand on parle de style... Petit clin d'œil aux préférences vestimentaires d'Interpol, où le costume est le maître mot (en particulier chez leur guitariste Daniel Kessler, qui l'utilise en toutes circonstances) ! Assez inhabituel... mais le fait est que c'est très réussi : ça leur va à ravir, tout en les démarquant, et surtout, il faut bien dire que ça colle remarquablement à la musique qu'ils proposent !
De manière générale, Interpol aime en effet déployer des harmonies élégantes et intemporelles, en utilisant une approche mélodique assez "froide", dans le bon sens du terme, qui leur permet de dégager l'essentiel de la musique avec une classe évidente...
Le public ne s'y est alors pas trompé, car cet ensemble groupe-costards-sonorités a bénéficié d'une reconnaissance immédiate et d'un succès ne s'étant pas démenti jusqu'ici (même si leurs derniers opus sont un ton en dessous de ce qu'ils avaient sorti à leurs débuts).
Alors... Oui... Mais il restait du coup à choisir un premier morceau... un tout premier morceau à offrir à la communauté Musique. Car l'introduction d'un disque (voire ici l'introduction d'une carrière), c'est quelque chose d'important... On peut imaginer une infinité d'approches différentes à ce sujet, mais lorsque cette introduction est réussie, c'est tout l'album qui en ressort grandi : elle permet d'ouvrir la porte, de créer une attente, de générer une accroche identifiable et d'effectivement débuter l'immersion... Et bien "Untitled", c'est tout ça, à la fois...
Avec "Untitled", vous vous laissez d'abord surprendre, et puis vous vous identifiez immédiatement... Cravate impeccablement ajustée, vous entrez dans un environnement raffiné, à la froideur relevée et aux émanations brumeuses, baignées d'un halo diffus qui vous projette instantanément dans l'univers des New Yorkais...
En prime, vous vous apercevez que cette introduction est double ! Car dans la foulée, "Obstacle 1" révèle l'autre dimension du disque : nerveuse, appuyée, endiablée... Le Rock s'imprime, à son tour, et affirme qu'il va lui aussi marquer de son empreinte indélébile la suite de ce recueil...
Et... Vous l'avez ! C'est ça, « Turn On the Bright Light » : une alternance remarquable de Rock inspiré et d'atmosphères haut de gamme...
Là où les vapeurs indécises de "NYC" plantent le titre de l'album, répondent les rythmes bruts de "PDA" et de "Say Hello to the Angels"... Deux morceaux qui cachent finalement assez bien leur jeu, et dont la construction intelligente se termine à chaque fois par un joli coup d'éclat bien senti, apportant un supplément d'âme déterminant...
Par ailleurs, petit aparté indispensable sur les lignes de basse qui jalonnent tout l'album... et dont un très bon exemple peut se déguster sur "Obstacle 2"... Forcément, vu leur registre, la basse, c'est un must... Et là, on ne peut que s'incliner, car le résultat est tout simplement jouissif ! Les morceaux gagnent alors en prestance, en intensité et en noblesse Rock pour s'affirmer tour à tour comme des pièces de premier choix...
...Et puis à ce sujet, bis repetita sur "Stella was a driver and she was always down".... Non, vraiment, là... Ou comment astucieusement conjuguer haute distinction et variations éclairées...
Enfin... Dernier focus obligatoire sur les petites perles de ce chapitre...
D'abord "Hands Away", en porte étendard des ambiances sombres, empreintes de rêves troubles où perce un éventail de rayons blafards d'une étrange beauté...
Ensuite, mention spéciale et émerveillée à "The New", qui parvient, dans une simplicité déconcertante, à conjuguer en un seul morceau ses climats glaciaux et tamisés avec des instants Rock brillants et chirurgicaux... Du grand art, qui s'impose avec une évidence désarmante...
Dernier titre avec "Leif Erikson"... qui d'ailleurs joue superbement bien son rôle de conclusion... Une montée à la fois délicate, puissante et déterminée, avec la voix cérémonielle de Banks, grand maître des scènes ténébreuses, rejoint par un groupe au talent authentique et poignant...
Au final, ce premier disque d'Interpol dégage vraiment quelque chose de très particulier, navigant entre les environnements noyés d'obscurité et les passages Rock qui trouvent une élégance naturelle dans la sobriété... Il ne comporte pas de "single" à part entière, mais se présente au contraire comme un ensemble hors concours, à savourer dans son intégralité...
Quand je regarde mon système de notation, je ne peux que lui attribuer 4,5 étoiles bien méritées... Mais... Je suis également obligé de regarder vers le futur car je ne le connais que trop bien, et car l'Histoire, c'est qu'Interpol vient surtout de se mettre sur orbite pour dégainer deux ans plus tard son chef d'œuvre, « Antics »... un album qui se permettra même le luxe de flanquer une grosse claque à un prédécesseur qui était pourtant déjà pétri de qualités...