Lou REED

5 étoilesTransformer
5 étoilesBerlin
3,5 étoilesConey Island Baby
4,5 étoilesThe Blue Mask
4,5 étoilesNew York
4 étoilesSet The Twilight Reeling

Lou REED
-
New York

4,5 étoiles
Lou REED - New York

Art Rock

Chronique publiée en Novembre 2023


« New York » a une histoire tout à fait spéciale en ce qui me concerne. C'est un de mes premiers souvenirs de rencontre avec un immense album, dont la découverte ne dépendait par ailleurs que de moi... J'étais tombé dessus dans une médiathèque, à la recherche d'expériences musicales plus variées, en lien avec mes goûts personnels... et l'écoute a vite révélé que j'étais en face d'un truc qui sortait complètement de l'ordinaire : j'ai d'emblée eu la certitude d'avoir dans les oreilles quelque chose dont l'aura allait perdurer à l'infini (par opposition claire à tout ce qu'on pouvait entendre dans les émissions de grande écoute de l'époque)...
Je me suis aperçu plus tard que, si ce CD était inconnu dans ma "sphère relationnelle d'écoute", il avait pourtant connu un succès mondial à sa sortie. Il dispose par ailleurs aujourd'hui d'une reconnaissance internationale sans faille.
Il est, comme son titre l'indique, dédié à New York, la ville de toujours de Lou Reed... Mais alors, c'est une dédicace tranchante, qui en montre tous les travers... Et le disque en ressort très noir... très, très noir... bien que la musique ait tendance à atténuer les mots, pour les non anglophones en particulier...

En fait, les différentes chansons présentes ici peuvent faire écho à la plupart des endroits de la planète... Un écho notamment rendu possible par l'incroyable richesse des paroles. Ces dernières, d'un naturel évident à première vue, se révèlent très joliment travaillées, fouillées et raffinées... Les textes générés sont très recherchés et nourrissent une grande diversité de points de vue et de situations. L'ensemble constitue un recueil étoffé, d'une qualité admirable, avec une approche brillante de certains thèmes, mais aussi avec des dénonciations frontales à foison...
Enfin, le "parlé-chanté" de Lou Reed se retrouve ici en symbiose totale avec la musique, l'album complet en est une évidente démonstration...

Oui, mais un album immense a également besoin d'une partition musicale d'exception... Et... Bingo !
Les accords et mélodies paraissent simples, mais sont d'une redoutable efficacité. Le disque est jonché de trouvailles qui donnent une musicalité spectaculaire, en particulier sur les moments plus Rock, mais pas seulement !
Cet opus est en effet réparti en une alternance de chansons intimistes et de moments franchement appuyés. Ces deux populations remplissent tour à tour l'espace en donnant une construction étonnamment détonante, à la fois subtile et déflagratrice...

On se rend compte de cette répartition dès les "deux" intros de l'album :
- "Romeo Had Juliette" (côté Rock) inaugure, en revisitant la célèbre histoire dans un New York crasseux peuplé de gangs et de dealers. Lou Reed propose ici une exécution nickel, posée et bourrée de talent.
- "Halloween Parade" (côté intime) suit dans la foulée. Elle évoque le sinistre bilan des trop nombreux morts du SIDA, sur fond d'un petit air musical intriguant qui sonne pourtant singulièrement bien...

Dans la catégorie des morceaux introvertis, on trouvera plus loin "Endless Cycle", "Last Great American Whale" (sur la décadence américaine), "Beginning Of The Great Adventure", "Xmas in February" (sur un vétéran du Vietnam mutilé et tombé dans la pauvreté extrême) et "Dime Store Mystery".
Leur répondant par le Rock, on aura le reste des chansons... Dont une série monumentale de scuds en fin d'album, de "Busload Of Faith" à "Good Evening Mr Waldheim".

"Busload Of Faith" décrit une liste de piliers traditionnels sur lesquels s'appuyer en cas de problèmes... Mais avec l'avertissement de Lou Reed que tout ceci n'est qu'illusion face aux terribles réalités, et qu'on a vraiment besoin d'une bonne grosse dose de foi personnelle pour traverser les épreuves... Les anti-avortements, au passage et à raison, prennent particulièrement cher...
"Sick Of You" dépeint un monde sévèrement dans la dèche, alors que "Hold On" expose une ville de New York agonisant sous la violence, dans laquelle on n'a plus qu'à s'accrocher pour tenir bon... Au passage, "Hold On" est une superbe création, fourmillant de détails sonores menant à un final incisif et percutant !
"Good Evening Mr Waldheim" en remet une couche, encore plus inspirée ! Le thème concerne notamment le cas stupéfiant de Waldheim, secrétaire de l'ONU puis président de l'Autriche malgré son passé nazi (polémique pas tout à fait tranchée, mais quand même...), le cas de Jesse Jackson avec ses déclarations antisémites, et le tout mixé en faisant un parallèle avec le pape... La composition portant le message est d'une très grande classe : une mélodie filante, remplie d'éléments diversifiés qui s'assemblent et se complètent... et qui malgré les paroles, donne un résultat prodigieusement entraînant, séducteur et irrésistible...

Et encore, tout ceci n'est qu'une partie de l'album... En début de CD, les grandes "Dirty Blvd" et "There Is No Time" avaient embrayé après "Romeo Had Juliette".
"Dirty Blvd" nous fait suivre Pedro, au sein d'un environnement de misère et de violence, n'ayant pour seul débouché que le deal sur le boulevard crados... Avec une partie musicale une nouvelle fois intense et homérique.
"There Is No Time" plaide pour l'urgence d'agir et de trouver des solutions, dans une déferlante d'électricité, en gardant tout le charme créatif des variations incessantes venant donner au morceau une autre dimension...

Mes derniers mots seront pour "Strawman". Ce n'est pas tout à fait l'épilogue de l'album, statut réservé à "Dime Store Mystery" et sa détresse mortuaire... Mais je vais quand même faire de "Strawman" ma conclusion personnelle.
D'abord parce que la déflagration est tellement retentissante qu'on en ressort complètement abasourdi... Ensuite parce que les paroles, déjà d'actualité en 1989, prennent aujourd'hui encore plus d'ampleur et de sens... Oui, malheureusement... Dans ce monde en perdition, rien à faire, il faut inévitablement que l'homme en veuille toujours plus... Lou Reed balance alors ses vérités à cette société d'exagération, incapable de se satisfaire de ce qu'elle a, et incapable de réagir...
Forcément, aujourd'hui, on ne peut s'empêcher de penser au réchauffement climatique, dont l'absence de prise en compte déplorable conduira au désastre...
Est-ce qu'un artiste peut musicalement donner corps à pareil avertissement ? Quand déboulent les premiers accords, on est sûr que oui... L'avalanche sonore se déploie... Lou Reed emboutit ses paroles par-dessus... Les embardées s'étendent, se propagent, se diffractent...
Au final, en clair : une extraordinaire mise en garde, tonitruante et légendaire, qui fracasse de sa puissance l'inaction et l'hypocrisie...

TRACK LIST

  • 01. Romeo Had Juliette
  • 02. Halloween Parade
  • 03. Dirty Blvd.
  • 04. Endless Cycle
  • 05. There Is No Time
  • 06. Last Great American Whale
  • 07. Beginning of a Great Adventure
  • 08. Busload of Faith
  • 09. Sick of You
  • 10. Hold On
  • 11. Good Evening Mr. Waldheim
  • 12. Xmas in February
  • 13. Strawman
  • 14. Dime Store Mystery